Lamb
Lamb

Comme tout groupe original, Lamb ne plaira pas à tout lemonde. Peut-être un peu trop spécial, pas toujoursaccessible, ce duo (un bidouilleur touche-à-tout, unechanteuse à la voix proche de Beth Gibbons) n'a pas froid auxyeux : toutes les tendances du moment y passent (jazz, soul,trip-hop, drum'n'bass) mais le résultat, bien loin desarrangements convenus du dernier Everything But The Girl, esttrès personnel, souvent inopiné. Outre uneinstrumentation variée (violoncelle, flûte, trompette,percussions non identifiables), les morceaux sont complètementdéjantés, partant en tout sens avec des bizarreries quisemblent échapper au contrôle de leurs géniteurs.Un peu comme des pantins désarticulés, ils progressentde façon aléatoire, incertaine : parfoisdépouillés à l'extrême, pouvant mêmeprovoquer une légère crispation (le grinçantFeela), ou bien survoltés, frappés de danse de SaintGuy sur des rythmiques frénétiques ponctuées debreaks (God bless, Cotton wool), ils ne laissent jamaisindifférent. Bien entendu, derrière cette apparenceanarchique règne en fait une organisationréfléchie et judicieuse, car la magie est souventlà et opère d'autant plus que l'on n'en voit pas bienles ficelles. Si, à la première écoute, certainsmorceaux sont plus accrocheurs que d'autres, voire carrémentenivrants (Lusty, Gold, Gorecki, ou la deuxième partie"cachée" de Feela), il n'en reste pas moins que touspossèdent cette petite touche étrange qui leur estpropre et qui fait de Lamb un groupe vraiment intéressant.

Isabelle Krebs


My Life Story
The golden mile

Après avoir échafaudé "Mornington Crescent",somptueuse pièce montée que très peu d'estomacsavaient pu digérer en totalité, Jake Shillingford remetles couverts sur un "Golden mile" enlevé et réjouissantcomme à l'ordinaire. Mais qu'est donc l'ordinaire de My LifeStory ? Cuivres en liberté, soufflés de violons quiretombent parfois, chorales échappées de quelqueautobus à l'impériale, clavecins malmenés pardes batteries sardanapalesques (l'amusante intro du survolté12 reasons) : tout ce qui rebute le fan de pop-rock moyen. Etpourtant, sur ce deuxième album patiemment attendu, JakeShillingford a cuisiné à l'allégé.Chansons d'un format spécifiquement pop, tempos lentsdisséminés ça et là, arrangementssoignés avec juste ce qu'il faut de folie, "The golden mile"est attifé comme un clerc de notaire, poète àses heures, qui irait faire sa demande à un brasseurpère d'une rougissante donzelle (coïncidence troublante :c'est le sujet de Mr Boyd, la chanson la plus faible du disque). Lamèche savamment soignée fera-t-elle pencher le non oule oui ? À voir. Même bridé, My Life Story restefurieusement "bigger than life". Si "Mornington Crescent"était une Lola Montès peinturluréeexhibée dans le grand cirque de Jake Shillingford, "The goldenmile" est la même Lola rentrant au couvent pour s'acheter uneconduite. Peine perdue, luxure et passé tumultueux se lisentsur son visage comme à livre ouvert. L'on se délecteradonc prioritairement des moments de fougue, de Marriage blister auformidable King of Kissingdom en espérant que les notables dugoût acquiesceront aux gages de bonne tenue que sont Claret ouNovember 5th. Peut-être le troisième épisode nousdira qui, du Docteur Shillingford ou de Mister Jake, tient vraimentles rênes de My Life Story.

Christophe Despaux


Swans
Soundtracks for the blind

"This is the final Swans studio album". Suivent les remerciementspour le soutien des uns et des autres au cours des quinzedernières années.
La mention posthume, figurant à la fin du livret de cesomptueux double album semble sans appel. "Soundtracks for the blind"met un point définitif à la carrière d'un groupehors-norme et hors du temps. Depuis leurs débuts bruitistes,les Swans ont navigué d'expérimentations diverses enenregistrements live tordus, pour arriver à un son davantagemélodique et basé sur une instrumentation plusclassique, bien que souvent complétée par des sampleset autres boucles venues de nulle part. À l'image desResidents, les Swans ont créé un monde qui leur estpropre et dont l'écriture renvoie une image obsédante."Children of God", "The love of life", "The great annihilator" :autant de disques et de moments forts qui remonteront à lasurface de cette nouvelle collection de travaux. En guise deconclusion pour l'aventure Swans, Jarboe et l'illustre Michael Giraont choisi de vider leurs fonds de tiroirs et de construire un puzzleinédit dans la forme et caractérisé avant toutpar ce qui fit la force du groupe : la diversité des couleurs,sur fond noir. Le duo ne s'est jamais encombré deformalités et "Soundtracks for the blind" ne déroge pasà la règle. Si quelques fautes de goûttraînent (Yum-yab killers, pénible prestation live etVolcano, techno superflue), ce n'est que pour mieux faire ressortirla cohérence de l'ensemble et un envoûtement quasipermanent.
De courts interludes apparaissent parfois au détour decompositions déstructurées, dépassantfréquemment les formats classiques. On atteint alors unedimension temporelle tout à fait inattendue qui confineà l'overdose émotionnelle : à ce titre, lesseize minutes de Helpless child étourdissent etétouffent par l'inexorable montée en puissance d'undrame intérieur trop palpable.
Pour le reste, ce double album s'apparente plutôt àune collection d'ambiances diverses, de réminiscences detravaux passés et réunis sous le signe d'une acoustiqueconnue et d'une machine en plein délire.
Pour sa dernière (?) apparition dans les bacs, le groupeculte a choisi une alternative qui, pour lui, est depuis toujours larègle d'or : surprendre, en restant inclassable. À toutprix. Et si remerciements il faut, on sait à qui ils doivents'adresser.

Manu Hennequin


Autechre
Chiastic slide

"Chiastic slide", cette nouvelle pièce dans la discographieencore jeune mais en progression constante des deux Mancuniens SeanBooth et Rob Brown, doit être prise comme le dernierrelevé des passionnantes recherches sonores et rythmiquesd'Autechre. Évidemment, leurs expérimentations tousazimuts ne font rien pour réconcilier l'avant-gardisme avec lapaire d'oreilles dont est doté le commun des mortels. Maislà où beaucoup de groupes pèchent justement parexcès de zèle et de prétentions conceptuelles,Autechre se voit doublement pardonné par sa propensionà ne jamais perdre de vue l'essentiel : l'émotion, lephysique. Peu de musiciens comme Autechre parviennent àtransformer toute musique de laboratoire en une aventurepassionnément et singulièrement humaine.
Nettement plus abrasif, bruyant voire bruitiste, "Chiastic slide"se réfère autant à la musique concrètequ'au hip-hop. Voisin du Tricky mal luné pour cessonorités taillées dans la masse et tout aussi prochedes beats mécaniques de Detroit, Autechre a peut-êtresorti là son album le plus dur et le plus radical, mais vientsurtout de défricher de belles pistes pour les disquesà venir.

Quentin Groslier


Divine Comedy
A short album about love

"A short album about love" est l'occasion de rouvrir le dossierDivine Comedy, trop longtemps dédaigné dans ces pageset, une fois n'est pas coutume, d'endosser l'habit magnanime dudéfenseur. Que reprochait-on exactement au blondinet NeilHannon ? Principalement un calamiteux "Promenade", bas-baroque depacotille. La parole à Fabrice P. -mon surmoi musical- quis'est infusé en ma présence les Ōuvres du brimborionsymphonique : "C'est vide, clinquant, totalement décadent ausens où il refait en plus mal ce que d'autres ontréussi avant lui. J'imagine très bien ce mec se branlerdans de la soie mauve en écoutant les horreurs qu'ilécrit". Diable ! Témoin à décharge,Frédérique D. -c'est mon ça musical, elleécoute Diana Ross- s'insurge : "Il est naze, Fabrice ! C'estcool, Divine Comedy. Ça met de bonne humeur, les concerts sontsuper-bien et en plus son guitariste, je lui ferais bien unedémonstration de technozeub backstage". Plusprosaïquement, on se penchera sur "A short album about love" ententant de concilier principes de plaisir et deréalité. Glosons un brin sur cetteépidémie qu'est l' "album à grand orchestre".Vieux fantasme classique de musique à papa, tout le monde yglisse comme sur un étron matinal, de Scott Walker àCéline Dion, en passant par les Tindersticks. Brandissant sesvingt-six musiciens, Neil Hannon tend son profiltête-à-claques qu'il escamote en coup de vent : laPanzerdivision sonique invoquée est en fait assezdiscrète et mise au service de ce qui existe de plusbâtard en matière de format, le mini-album. "A shortalbum about love" atteint un équilibre presque parfait entreles ambitions démesurées de son créateur et uncomplexe d'infériorité infiniment plus pesant, comme sile falbala orchestral servait à compenser une voix incapablede répondre à la grandeur des enjeux et qu'il sadise dedépit dans des envolées souvent limites (cf. la coverde I know it's over, le final de If...). Plus ici qu'ailleurs, NeilHannon se livre. Moins foisonnant que "Liberation", moins pompeux que"Promenade", moins fielleux que "Casanova", "A short album..." est undisque simplement humain rempli de peurs et de joies stupides. Lesparoles ont gagné une simplicité que d'aucuns jugerontsuspecte (Everybody knows I love you), les grands sentiments coulentà flots (Someone, In pursuit of happiness) avec au beaumilieu, deux merveilles, If..., d'une monomanie sublime et I'm all youneed, peut-être sa plus grande chanson. Pour le coup, l'onfermera les yeux sur certains arrangements chichi-plan-plan et sur lareprise inutile de Timewatching, dont la détresse en jolisdrapés bien mis nous révulse toujours. Avec ce grandpetit disque, Neil Hannon gagne définitivement ses galonsd'idole romantique : le petit Poucet a bouffé tout cru l'ogreet court dans ses bottes de sept lieues sans plus se casser lagueule.

Christophe Despaux


Death in June
Kapo

Alors que des êtres peu éclairés continuentà considérer Death In June comme un minable groupeindus-folk fascisant ou comme un glorieux défenseurd'idées tout droit issues du nazisme, le groupe de DouglasPearce confirme sa vision philosophique de l'humanité endéjouant le principe même de ce manichéisme : lapartition du monde en un côté noir et maléfiqueopposé à un côte blanc et angélique. PourPearce, en chacun de nous sommeillent à la fois le meurtrieret le sauveur. "Le livre brun" de P. Vaxelaire éclaireradéfinitivement ceux qui spéculent encore à coupsd'a priori douteux sur l'essence du groupe Death in June : un universoù l'âme humaine est montrée sanstravestissement, abyssale et lumineuse, monstrueuse et fragile. Entrele fanatisme bovin de pantins brandissant leur bras droit vers leciel, tel une attelle de rat blessé, et l'indifférencegênée de ceux qui boudent les concerts par peur d'unamalgame, il y a peu de place aujourd'hui encore pour ceux quiapprécient cette musique et ces textes, dénonciateursdu mensonge et de l'ignorance face aux événements del'histoire contemporaine, comme ceux de la guerre en ex-Yougoslaviedans Something is coming.
"Kapo !", écrit en collaboration avec Richard Leviathan deStrength Through Joy, s'attache encore à cette guerre qui amétamorphosé des voisins en ennemis sanguinaires ;faits qui renvoient à la vision que Pearce a de l'âmehumaine : l'absurdité guerrière pouvant conduire deuxamis d'enfance à s'entre-tuer.
L'album est d'une inspiration noire, d'une mélancoliehypnotique ; les mélodies plaintives ressuscitant par instantsdes larmes aujourd'hui défuntes dans les yeux d'hommes ayantfranchi le seuil de l'inhumanité. Musicalement, ce disque estdans le prolongement de "Rose clouds of holocaust", instrumentsà cordes, tympani et clochettes s'articulant sobrement en unealchimie brumeuse. En fait, la présence de Leviathann'entraîne pas -contrairement à ce que l'on pouvaitcraindre- une redondance du propos musical, mais engendre aucontraire une cohésion renforcée de l'union guitareacoustique / instruments à cordes ; de plus, les voix dePearce et de Leviathan se relaient superbement.
Dans le même temps, Pearce et Boyd Rice ont sorti "Scorpionwind", la suite de "Music, Martini...", prolongement aux accents moins"typiquement Death in June" que "Kapo !", dont la beautédouloureuse devrait ravir tous les adorateurs de l' "Internationalefolk apocalyptique".

Stanislas Chapel


Lost Highway
B.O.F

On a maintenant plus que l'habitude de ces "Bandes originales defilms" qui ne sont que de simples compilations sansintérêt autre que celui d'afficher une liste a priorialléchante de participants, pour un résultatgénéralement sans éclat.
Cette fois-ci, la B.O. de "Lost highway" réussit un pariincroyable : sans aucune image, elle remet le spectateur dans lesmêmes ambiances que le film. Les plages intermédiairesd'Angelo Badalamenti forcent à cette plongée dansl'univers schizophrène de Fred et, au fur et à mesureque l'on s'immisce dans ce disque, on s'imprègne ànouveau totalement de ce qui, bien plus qu'on avait pu l'imaginer,faisait corps avec les images de David Lynch. Là où lefilm déroute plus qu'aucune de ses précédentesproductions, cette B.O, menée de main de maître parTrent Reznor, offre des morceaux rares d'une force étonnante :I'm deranged de David Bowie, Eye des Smashing Pumpkins, I put a spellon you par Marylin Manson ou The perfect drug de Nine Inch Nails. Lerésultat est véritablement impressionnant et surtout,exemplaire.

Christophe Labussière


Daft Punk
Homework

Avec Daft Punk, la France découvre tardivement un autrevisage à la techno que celui des horribles compilationstrance-goa, et ouvre enfin les yeux sur son histoire, sonpassé et toutes les différences qu'elle cultive.
Le mur de la hype franchi et, après avoir laissépasser les cocoricos fiers d'exporter le dernier cri du sonfrançais chez nos voisins les Anglais qui eux, n'ont pasattendu Daft Punk pour danser sur de la techno mâtinéede funk, de dérision punk et d'attitude rock (pourmémoire, le What is house ? de LFO, Tricky Disco, KLF audébut des années 90), il nous reste le plus importantfinalement : la musique.
D'emblée, ce gros son déjàrepéré sur l'incroyable Da funk fait recette sur toutl'album. Heureusement, si la subtilité et la finesse ne sontpas forcément au rendez-vous, Daft Punk sauve toujours lamise. Car "Homework" est gonflé dans tous les sens du terme,gonflé de vouloir aussi bien rivaliser avec les Stoogesqu'avec Giorgio Moroder, mais aussi gonflé de gimmicks sientêtants qu'ils parviennent à nous faire oublier lesquelques passages à vide de ce premier album encore un peuvert.
La grande force de Daft Punk tient surtout dans l'évidencede sa musique aussi basique qu'un single d'Oasis mais aussi riche quetoute l'histoire contemporaine de la musique populaire etcommerciale, avec laquelle ces deux parisiens prennent toutes leslibertés. À juste titre car, un peu comme Prodigy, ilscontribuent largement à rajeunir nos radiosempâtées.

Quentin Groslier